Big no brother

C’était un homme qui n’existait pas à nos yeux : il semblait irréel, échappé d’un roman russe du XXe siècle. Son image était projetée partout, en tout temps, mais dans un seul sens : de lui vers nous. Aucun échange, aucune compréhension. En ce sens, la relation était virtuelle, semblable à celle que l’on entretient avec un assistant IA. Il paraissait omniscient et omniprésent, tout en demeurant impalpable et mensonger. Ce n’était pourtant pas Big Brother : sa froideur interdisait toute fraternité, même fictive.

Cette projection était si factice qu’elle ne nous atteignait plus. Certains relayaient encore sa parole, mais ils n’étaient que des caisses de résonance, des relais corrompus qui fabriquaient sa légitimité.

De cette image tutélaire à nous, rien ne circulait ; de nous à lui, rien davantage. Il n’existait aucune relation, et il n’y en avait jamais eu.

On aurait pu s’accommoder de cette distance. Elle produisait pourtant un effet inattendu : absent à ce que nous étions, cet homme n’agissait qu’en fonction de son propre intérêt, y compris lorsque celui-ci s’opposait au nôtre.

Ce que nous prenions pour une neutralité indifférente était déjà une forme d’hostilité. À mesure qu’il prenait ses aises, nous devenions les victimes d’un pouvoir qui agissait sur nous sans jamais nous reconnaître.

Il ne cherchait pas nécessairement à nous nuire. Il n’en avait pas besoin : son indifférence, jointe à son pouvoir, suffisait à produire des victimes.

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